Après être allé à la rencontre d’André Lehmann, l’un des doyens du Stade municipal, c’est auprès de Gilda Vialatte que nous sommes allés fouiller dans le passé, celui d’Yverdon Sport comme le sien. De par son engagement, elle a véritablement marqué l’histoire du club et plus largement du football régional. Et cela depuis 70 ans. Témoignage.

« Comment je suis arrivé dans le football ? Disons que c’est lui qui est arrivé en moi dès la naissance. Mon père était un véritable passionné, et ces deux frères le pratiquaient aussi. Comment s’étonner alors que je marie un footballeur. Je ne sais pas comment j’aurais pu faire autrement dans ces conditions ! Mon mari s’appelait Claude. Il a joué de longues années à Yverdon Sport, alors je peux vous dire que j’en ai vécu des matchs au Stade municipal. Je ne manquais rien : pas un match, ni même à l’extérieur. Nous vivions aux Tuileries, derrière le terrain. Alors quand ce n’était pas Yverdon Sport, c’était Grandson.»

Grandson, des débuts en toute logique

« Il faut savoir que, du côté de Grandson, le football était une véritable institution. Le FC Grandson a été fondé en 1911. Malheureusement, en ce temps-là, les joueurs des Tuileries n’étaient pas franchement les bienvenus. Il y avait une certaine hostilité. En 1942, mon père a alors décidé de fonder un club aux Tuileries afin de pouvoir exercer le football sans avoir l’impression de déranger. Finalement même une partie des jeunes d’Yverdon venaient jouer dans notre petit village. C’est d’ailleurs de cette manière que j’ai rencontré Claude, mon mari.

Claude s’est beaucoup impliqué pour sa carrière de footballeur. Il a fait ses débuts et l’essentiel de sa carrière à Yverdon Sport. Et ce n’était pas des engagements de courte durée. Durant ces années, de 1952 à 1961, je venais tout le temps au stade, à domicile comme à l’extérieur. L’équipe évoluait alors en 1L et en LNB, elle faisait un peu l’ascenseur. Ce qui est marrant, quand on observe la situation aujourd’hui, c’est de voir que l’organisation était bien différente. Typiquement pour les déplacements : lors des trajets, joueurs, familles et supporters étaient mélangés dans un même transport. Nous voyagions avec la Flèche rouge. Dans le train, tout le monde fumait !»

Gilda Vialatte (à droite) au côté de sa fille Linda.

Révolution : l’argent débarque dans le football

« Il y a eu la première montée en LNB, lors de la saison 1952-1953. La saison suivante s’était bien déroulée, mais c’est celle d’après qui avait été plus compliquée et qui s’était soldée par une relégation. C’était alors qu’une petite cohorte de Genevois est arrivée à Yverdon Sport, sous la férule de l’entraîneur Châtelain. Le président était Monsieur Jeannet. Il était arrivé avec un peu plus de moyens, et l’argent commençait à arriver dans le football. Pour la première fois, un entraîneur professionnel avait été engagé, les premières primes tombaient. Cet investissement avait ensuite porté ses fruits puisque, fait rare à cette époque, une formation qui venait d’être reléguée était parvenue à retrouver sa place en Ligue nationale l’année d’après. L’équipe, dont Claude faisait partie, avait été honorée partout à Yverdon : il y avait eu un cortège en ville et une réception sur la place Pestalozzi. 

Durant ces années, Claude portait le brassard de capitaine. C’était quelqu’un de nature assez calme, qui avait cette capacité à fédérer et rassembler. Mais de manière générale, c’est toute une ville qui était proche de son club de football. Il y avait une proximité forte entre les personnes. Les joueurs venaient exclusivement de la région, si ce n’est un Alémanique ou un Tessinois. Mais l’enceinte du stade était perçue différemment : c’était un endroit privilégié pour se retrouver. Il y avait nettement moins de loisirs, quasiment personne n’avait accès à la télévision. Le seul moyen de se tenir informer, c’était en venant au stade. Des gens allaient au hockey, mais juste un moment durant l’hiver. Enfin, il y a une dimension politique aussi : avoir des clubs qui portent l’identité de leur ville avait beaucoup d’importance par le passé. La réalité est un peu différente aujourd’hui. »

Yverdon Sport de père en fils

« Notre fille Linda est née en 1958. C’était un samedi, et Claude devait disputer une rencontre le lendemain. Je ne pouvais pas l’interdire d’aller jouer ce match, alors il y est allé. Claude est par la suite revenu jouer à Grandson. Sous son impulsion, le FC Grandson et les Tuileries ont fusionné en 1964. C’est là que j’ai pris un peu de recul avec YS. Et puis il y a eu la naissance de Bruno. Tous les deux voulaient aussi suivre la voie du football. Un jour Linda m’a demandé si elle pouvait recevoir des crampons. Je suis restais un peu dubitative. Claude en revanche a vu cela d’un bon œil, et nous lui avons offert ses premières chaussures de football. C’est donc Linda, l’aînée, qui entraînait Bruno dans le jardin. Ce dernier a fait ses gammes à Grandson avant de partir à Xamax, puis de rejoindre Echallens et finalement… Yverdon Sport. Retour donc au Stade municipal, cette fois-ci pour notre enfant.  

On avait la chance d’être suivis lors de nos déplacements. L’Yverdon Revue couvrait ces sorties à travers toute une série de photos. Chaque lundi, on se réjouissait de découvrir les images. Personnellement, je conserve aussi toute une série d’archives : dans les années 80, le programme de match se nommait le Vert et Blanc. Il était composé d’une multitude d’encarts publicitaires. On y retrouvait quasiment toutes les enseignes de la ville, lesquelles jouaient franchement le jeu. C’est drôle de retrouver, près de quarante ans après, des entreprises qui sont toujours là. Et puis moi, j’avais aussi ma petite collection. A tous les matchs, je prenais mon petit cahier d’écolière afin d’y inscrire les faits marquants. C’était un cahier par championnat. Après chaque rencontre, je découpais toutes les coupures de presse pour ne rien oublier de ces moments. La mode, dans ces années-là, revenait aux caricatures. Aujourd’hui, les médias ne se permettent plus trop de faire ça »

Puis de père en fille !

« Avec le temps, j’ai connu tous les terrains. Comme Linda souhaitait également faire du football, c’est tout d’abord du côté d’Echallens que nous nous sommes tournées ; c’est là qu’évoluait la seule équipe féminine du canton. Ce n’était pas simple d’être une fille et de pratiquer ce sport. On avait plutôt l’habitude de le regarder, de regarder nos amis, nos maris, évoluer sur le terrain. Mais ce n’est pas une situation qui me dérangeait plus que ça. Personnellement je prenais un plaisir fou à assister à des rencontres de football. On ne vivait pas les mêmes moments que les acteurs qui étaient sur le terrain : un footballeur se rappelle des évènements exacts, d’un geste décisif ou d’une action de jeu précise. J’en suis incapable. On ne pouvait pas dire que l’on s’intéressait vraiment à l’aspect technique et tactique. Par contre, on voyait d’autres choses, on était attirées par les relations sociales, sur le terrain et en-dehors. Sur l’environnement du football, sur l’atmosphère qui y régnait. C’était un monde à part, vraiment. Aujourd’hui, les filles aussi peuvent vivre les choses depuis l’intérieur, car l’accès à ce sport est nettement plus favorisé.  

La famille Vialatte réunie au mois d’août 2022 : Gilda, Linda, Bruno et Arnaud (ndlr : de gauche à droite)

Linda s’est donc engagée du côté d’Echallens, tandis que je l’amenais plusieurs fois par semaine à l’entraînement. Au fur à et mesure je me suis impliquée pour ce club, jusqu’à en devenir la présidente de la section féminine. Sauf qu’en 1978, Echallens a pris la décision de détruire l’un des deux terrains de football de la ville. La section féminine a donc disparu, manque d’infrastructures, avant de trouver refuge du côté de Lausanne. Entre temps, une formation a été constituée ici à Yverdon. En 1985, nous sommes donc revenues au Stade municipal. Linda en est devenue la présidente. »

Antal Nagy, la classe en plus

« Si c’est répétitif ? Pas un instant. Je n’ai jamais trouvé le temps long. Lorsque Bruno jouait pour Neuchâtel Xamax, il n’avait pas encore le permis de conduire. J’allais le mener à l’entraînement, et je trouvais toujours de quoi m’occuper durant la séance. Une fois, je suis même tombé sur Gilbert Gress qui faisait un foot-tennis avec Gilbert Facchinetti. Lorsqu’il est revenu à Yverdon Sport, Bruno jouait avec beaucoup de bons joueurs. Mais il y en a un qui sortait du lot. Lorsqu’il rentrait à la maison, le soir, il nous disait : Je peux vous dire qu’on apprend avec lui. Il s’agissait d’Antal Nagy. Cet homme avait une classe. On avait l’impression que tout était simple avec lui.

Franchement, même Djibril Cissé ne m’a pas autant impressionné, pourtant c’était aussi un excellent joueur. J’ai continué à venir voir les matchs ces vingt dernières années. Maintenant, à 88 ans, j’ai un peu plus de peine à rester assise durant nonante minutes. Mais je prends toujours du plaisir à venir. Je vais vous faire une dernière confidence : la saison dernière, j’ai certainement été une des premières personnes informées de l’arrivée d’Uli Forte sur le banc d’Yverdon Sport. En fait, je me trouvais un peu par hasard dans le même restaurant que la Direction du club et cet homme, qui s’avérait être le nouvel entraîneur. Forcément que le personnage me disait quelque chose. Et comme je comprends l’italien, j’ai tout de suite su ce qu’il se tramait. Quelques heures après, on pouvait lire qu’Uli Forte était le nouvel entraîneur d’Yverdon Sport. »

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